Eddie CONSTANTINE (1917 / 1993)

Edith…

Eddie Constantine… avec Edith Piaf et Charles Aznavour

Voici donc les Constantine à nouveau sur le sol français. Pendant qu’Hélène danse avec les Nouveaux Ballets Russes, Eddie cherche à se faire embaucher dans des cabarets. Nous sommes en 1949, et les Américains, ayant contribué à la libération de notre pays, sont reçus chez nous comme des héros.

Pourtant, Eddie peine à trouver du travail. Et lorsqu'il en trouve, le public reste fermé à son répertoire. Le chanteur arpente les rues, découvrant la vie parisienne. Même si ça ne marche pas fort, il trouve la vie en France bien plus agréable qu’ailleurs. Le hasard des rencontres va le mener face à une grande dame de la chanson française qui le prend sous son aile, Lucienne Boyer. Elle lui propose de venir chanter deux ou trois chansons en première partie de son spectacle. Eddie améliore son français, il interprète quelques titres dans notre langue, comme «Le scaphandrier» de Léo Ferré.

Il fait alors une rencontre encore plus déterminante pour sa carrière, celle d'Edith PiafEdith Piaf. Lorsqu’il entend chanter «La môme», il ne peut résister à l’envie d’aller la féliciter dans sa loge, ébloui par sa performance. Il lui propose la traduction en anglais de «L’hymne à l’amour». Edith, intéressée, invite le jeune homme chez elle. Entre l’Américain en quête de succès et la Française qui triomphe, c’est le coup de foudre artistique. Edith apprécie sa façon de chanter et lui donne de précieux conseils, lui faisant également prendre confiance en lui. Et quand elle décide de remonter sur scène pour la comédie musicale «La p’tite Lili», elle fait écrire un rôle spécialement pour Eddie.

Les répétitions l’accaparent… Autant étourdi par le projet que par sa partenaire , Eddie ne se rend pas compte qu’il commence à perdre son épouse et sa fille. Hélène décide, en effet, de repartir avec Tanya vers les Etats-Unis, le laissant seul… ou presque.

Les répétitions de «La p’tite Lili» sont assez houleuses, le metteur en scène Raymond Rouleau ne croyant pas du tout en son interprète masculin. Mais Edith, sur scène, est un tel soleil qu’elle en illumine ses partenaires; Eddie Constantine, Charles Aznavour, Robert Lamoureux, sont ainsi mis sous les feux de la rampe. Ceux-ci seraient-ils de paille? Malgré l’énorme succès de la pièce, lorsque le rideau tombe sur la dernière représentation, les engagements, tant attendus, ne sont pas au rendez-vous. Pour Eddie, cela signifie le retour au cabaret. Toutefois, son expérience auprès de la grande dame lui aura donné, comme il le dit "confiance en moi et le désir de lutter".

Lemmy…

Eddie ConstantineLemmy Caution

On lui reconnaît une grande qualité dans le métier, celle d’être gentil. Être gentil c’est bien, mais être gentil et avoir du succès, c’est mieux. Pour l’instant, Eddie est seul.

À Paris, le soir, il va chanter, prenant mille et une précautions avec son unique costume de scène. Au cours d’une soirée, la chance se présente à nouveau; Maurice Chevalier lui donne un conseil précieux : "Il faut mettre en scène chaque chanson". Pour le jeune interprète, c’est une révélation! Désormais, il revisite son répertoire avec persévérance. Lui qui commençait à douter, reprend courage. Les retours d’Hélène et Tanya n'y sont pas pour rien.

Eddie a l’opportunité de participer à une tournée, en vedette américaine, de June Richmond. Une grande et sincère amitié se noue entre le chanteur et l’accompagnateur de June, Jeff Davis. Les deux hommes s’entendent à merveille; Eddie le chanteur et Jeff le musicien se sont trouvés l’un et l’autre pour s’épanouir dans leur conception commune du spectacle.

Toujours à la recherche d’un cacheton pour nourrir sa famille, Eddie se rend à une audition pour… un film ! Victor Stolof le choisit pour un projet pharaonique, «Egypt by three». En fait, c’est loin d’être la septième merveille du monde. Il s’agit d’un tournage pour la télévision américaine. Eddie s’envole pour le pays des Pyramides en juillet 1952, Après tant d’années de figurations discrètes, il apprivoise la caméra, incarnant un gangster inévitablement américain. Malgré les soubresauts que subit l’Egypte, le film est mis en boîte. Toutefois, le nouvel acteur ne se fait pas d’illusions: on lui a si souvent dit qu’il n’avait pas une tête à faire du cinéma ! Autant retourner au cabaret.

De retour à Paris, alors qu’il termine son tour de chant, un jeune homme entre un soir dans sa loge. Bernard BorderieBernard Borderie, réalisateur, recherche un type qui a "une gueule de gangster" pour incarner l’agent du F.B.I. Lemmy Caution à l'écran. Depuis quelques années déjà, les livres de la série noire se vendent comme des petits pains. Alors le cinéma, ne pouvant ignorer la mode, va donner un visage à ce héros de la littérature policière. «La môme vert-de-gris» fut la première aventure de la série publiée en France. Lemmy Caution, l’agent américain créé par le britannique Peter Cheyney, aux propos traduits par le français Marcel Duhamel, et interprété par le Russe d'origine Eddie Constantine, voilà un cocktail, ou plutôt, devrait-on dire un whisky savoureux.

Eddie se retrouve propulsé en haut de l’affiche. À sa timidité, son manque d’expérience dans le cinéma, sa démarche un peu gauche, Borderie ajoute des bagarres, de l’exotisme, des bars enfumés, quelques bouteilles d'alcool, de bien jolies filles, Dominique WilmsDominique Wilms en tête, un méchant charismatique en la personne de Howard VernonHoward Vernon, et un vol de lingots d’or pour assaisonner le tout.

Malgré son galop d’essai dans «Egypt by three», Eddie est loin de pouvoir faire du saut d’obstacles! Seuls, Borderie, Hélène et Tanya ont confiance en lui. Au petit trot, il apprend, il fait venir à lui ce personnage d'agent secret. La magie du cinéma faisant le reste, le 27 mai 1953, «La môme vert de gris» sort sur les écrans parisiens… C’est un véritable raz-de-marée: 3 846 158 spectateurs se ruent dans les salles obscures pour applaudir le nouveau héros. La critique salue le talent de Bernard Borderie, appréciant la prestation d’Eddie Constantine qui devient du jour au lendemain "le bagarreur numéro 1 du cinéma français", les filles tombent sous son charme, et les garçons cherchent à l’imiter…

Blake, Morgan, Gordon, et les autres…

Eddie ConstantineCet homme est dangereux

La spirale de l’échec, Eddie la connaît bien, mais cette fois elle s’enroule dans l'autre sens! L'acteur a alors 38 ans et le succès de «La môme vert-de-gris» prépare le lit de «Cet homme est dangereux», deuxième aventure filmée de Lemmy Caution, cette fois par Jean Sacha. Le public adopte définitivement le personnage de Cheney dans l'incarnation qu'en propose Eddie Constantine: dans la rue, on l’appelle affectueusement Lemmy !

La famille peut enfin respirer, les fins de mois difficiles relevant du mauvais souvenir. Jeff Davis compose la musique du long métrage, Pierre Saka en écrit les paroles tandis qu'Eddie susurre «Ah les femmes». La chanson, sortie “en 45 tours”, rencontre un succès tout aussi grand. Le cinéma et la chanson, qui ont si longtemps boudé l'Américain , lui sourient désormais…

Puisque le public aime ce genre d'histoires, l’équipe originale se reforme autour de Bernard Borderie pour «Les femmes s’en balancent». Le film prend une forme assez inhabituelle dans le polar français, puisque construit sur un scénario qui mêle au présent narratif différents flashback. Dominique Wilms retrouve son rôle de vamp sexy. Humour, bagarre, charme, suspens, cigarette, whisky et petites pépées, deviennent la recette - conséquente pour l'occasion - d’un bon Lemmy Caution: 4 314 139 spectateurs font de cette troisième aventure, un véritable triomphe.

Voilà Constantine sacré à la fois star de cinéma et star de la chanson, puisque «Et bailler, et dormir», sur des paroles de Charles Aznavour, devient le refrain à la mode.

Eddie connaît un bonheur supplémentaire: il est à nouveau papa d’une petite Barbara (née à Nice, 1955). Hélène et Eddie sont aux anges. Et bientôt, pour agrandir encore un petit peu le rayon du cercle familial, une nouvelle recrue vient compléter l'effectif, un petit ange aux cheveux blond, Lemmy (1957)…

Eddie a conscience qu’il vit un état de grâce qui peut s’arrêter aussi vite qu’il a commencé. Alors, il va enchaîner les tournages, offrant aux spectateurs leurs rations de divertissement, leurs moments de détente. Il crée un nouveau personnage, celui du capitaine Blake, pilote de ligne, toujours prompt à aider son prochain, surtout lorsque son prochain est une jolie “poupée”. Jean Laviron est aux commandes de «Vôtre dévoué Blake». Même si la critique regrette une trop grande part faite à la violence, le public se rue toujours dans les salles.

Eddie, qui passe pour un dur au coup de poing facile, un nonchalant, un séducteur, est dans la vie un homme à fleur de peau, timide. Sa jeunesse difficile aura développé chez lui une vraie sensibilité, un esprit de solidarité avec les gens qui souffrent.

Aux États-Unis, dans ces années 50, la “chasse aux sorcieres” - lisez aux communistes - bat son plein. Le monde du cinéma se divise. John Berry est un des premiers à en pâtir. Le réalisateur de «Menace dans la nuit», mis sur le banc de touche, s’expatrie vers l’Europe. Eddie veut aider son compatriote. Ils tournent ensemble «Ca va barder», une aventure teintée de suspense à laquelle son réalisateur ajoute quelques petites touches de burlesque. Cette fois-ci, notre héros cherche à démanteler un trafic d’armes. Le “nouveau Constantine”, qui débarque sur les écrans parisiens le 1er avril 1955, se place en tête du box-office, devant le «Napoléon» de Guitry et «Fenêtre sur cour» de Hitchcock

On courtise la vedette, on la demande partout ! Les propositions pleuvent. Eddie est une vraie star en Allemagne. C’est, pourtant, en Italie qu’il accepte de tourner un film à sketches, «Repris de justice». Il n’occupe l’écran qu’une vingtaine de minutes, mais le simple fait que son nom soit sur l’affiche, assure aux producteurs la distribution de l'oeuvre dans plusieurs pays. Si celle-ci ne suscite pas de grand remous lors de sa sortie, c’est tout de même la première dans laquelle on voit le nouveau héros tué par balle… Et le dernier avant longtemps.

Fort du succès de «Ca va barder», John Berry lui propose un nouveau scénario, avec la ferme intention de le voir changer de registre. Il lui concocte donc un personnage plus dense. Le journaliste Barney Morgan, pour sauver un ami, va faire accuser un innocent du meurtre d’une jeune femme; lorsqu’il se rendra compte de son erreur, il sera trahi, emprisonné, blessé. John Berry s’attaque à la corruption, et "à la crasse qui l’entoure". Lorsqu’il donne à lire le scénario de «Édition spéciale» à Eddie, ce dernier s'inquiète d’avoir à jouer un rôle qui le sort de ses personnages d’aventuriers. Mais, faisant confiance à son ami, il accepte. Face à ce rôle plus nuancé, il donne la preuve de ses qualités d’acteur. Devenu «Je suis un sentimental», ce dernier opus est un nouveau succès. Dans l’émission de télévision «Cinépanorama», face à François Chalais , Eddie s’amuse à dire: "C’est la première fois que, dans un de mes films, il y a un scénario", enchaînant avec un large sourire et un clin d’œil aux téléspectateurs.

Alors que beaucoup d’acteurs français ont du mal à se prêter au jeu des journalistes, Eddie se livre volontiers. Il n’hésite pas à inviter journalistes et photographes chez lui. Il présente sa vie quotidienne, sa famille. Il est la coqueluche des médias; son large sourire s’affiche à la une des Cinémonde et autres revues que tous les jeunes achètent pour mieux connaître leur nouvelle idole.

Et l'idole tourne, tourne… C’est ainsi qu’elle endosse à nouveau l’habit de Lemmy Caution dans «Vous pigez ?», avant d'intégrer le casting du film de Carlo Rim, «Les truands», histoire de la filouterie à travers les âges…

Eddie et Tanya…

Eddie ConstantineHélène Eddie et Tanya

Et la chanson, dans tout ça ? Sur tous les transistors de France, un nouvel air pointe le bout de sa note. Eddie chante en duo avec sa fille Tanya «L’homme et l’enfant», texte mélancolique et poétique : première place au hit-parade ! Et premier grand succès pour Eddie Barclay, son producteur. Le refrain est sur toutes les lèvres; Eddie chante désormais dans des stades, dont celui des Catalans à Marseille, durant l'été 1955, devant plus de sept mille personnes debout.

Les producteurs de cinéma, flairant le bon filon, lui proposent un scénario qui réunirait à l’écran le papa et la fille dans une histoire policière: enlèvement, trafic de drogue, et traite des blanches, sans oublier quelques coups de poing, quelques coups de feu, agrémentés de quelques coups de foudre. L’intrigue s’ouvre sur l’image d’Eddie et sa fille chantant ensemble dans une décapotable sur une route de la côte d’Azur. Suspense, Tendresse, cinémascope, couleurs… Tout y est ! L’immense succès musical, «L’homme et l’enfant» devient un immense succès cinématographique.

Nous sommes en 1956 et tout le monde mise sur Eddie Constantine. Les productions Jacques Roitfeld n’hésitent pas à investir 300 millions de francs, le plus gros budget de l’année, pour un nouveau chapitre. Il s'agit d'un film en couleur et cinémascope, «Folies-bergère». Pour la première fois en France une comédie musicale va disposer d’un budget conséquent. Aux commandes, Henri Decoin. Des costumes, des décors, des chansons, des ballets de Roland Petit: à l’opposé de tout ce qu’il a fait jusqu'à présent au cinéma. Le pari est risqué: le public va-t-il venir le voir dans son rôle de chanteur looser, qui va gravir les échelons du succès par amour pour la belle Zizi Jeanmaire ? Réponse le 9 janvier 1957 : avec 3 513 397 spectateurs lors de sa sortie, «Folies-bergère» est plébiscité.

Conscient que, pour mieux gérer sa carrière, il se doit de participer au financement de ses films, l'acteur crée sa propre maison de production, Belmont films. «Le grand bluff», son premier essai de producteur, sera une comédie sans coup de feu mais avec des quiproquos, un rythme effréné, et deux petites bagarres pour garder la forme. Dans un souci d’offrir sa chance à un jeune talent, il offre sa première réalisation à Patrice Dally. Eddie, en compagnie de Dominique Wilms, s’en donne à cœur joie dans cette comédie enjouée où l’on recherche du pétrole en Sologne! Interrogé sur sa grande popularité, il avoue avec beaucoup de sincérité: "Tous les jours, je me demande comment tout cela est arrivé. Car j’étais résigné à trente-trois ans à être un raté comme mon père, mon grand-père, et puis subitement, tout a changé. Je n’avais pas le feu sacré: tout est arrivé malgré moi. J’étais satisfait de vivre au jour le jour et je manquais totalement d’ambition".

Il retrouve, ensuite, son fidèle complice Bernard Borderie pour «Ces dames préfèrent le mambo», film d’aventures au coeur des Caraïbes. Au générique, on peut lire le nom d'un certain Lino VenturaLino Ventura, qui joue les seconds rôles pour encore quelque temps…

Éd. 9.1.1 : 24-7-2018